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Médiathèque de Freyming-Merlebach

Coups de coeur BD

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"Coups de coeur BD" :


Moi, ce que j'aime c'est les monstres, Emil Ferris

La vie d’une petite fille dessinée dans un carnet. Son immeuble miteux de Chicago, son frère, qui l’initie à l’art, sa voisine assassinée… Grandiose.

Chicago, 1967. Karen Reyes a 10 ans. Elle vit en sous-sol dans un petit immeuble miteux d’Uptown, le quartier où s’entassent immigrés et déshérités. Dans son journal intime, où se mêlent textes et dessins, la petite fille consigne tout ce qui fait sa vie : sa mère, célibataire éreintée et pétrie de superstitions, son frère, Deeze, voyou esthète et séducteur, ses jouets, ses rêves, son peu d’intérêt pour l’école, et surtout son amour sans limites pour les monstres, les films et les BD d’horreur qui façonnent sa vision du monde. Un jour, la réalité s’invite dans ce décor aux couleurs de Halloween. Anka Silverberg, la belle voisine du dessus, est retrouvée morte dans son appartement, couchée, bordée avec soin, une balle dans le cœur, et curieusement toutes les portes sont fermées de l’intérieur. Un meurtre (?) pour le moins mystérieux, qui déclenche chez Karen une vocation d’enquêtrice…

Telle quelle, l’intrigue de Moi, ce que j’aime, c’est les monstres ne déparerait pas dans une collection pour la jeunesse, type Fantômette. Idem pour le dessin stylisé, enfantin, expressif jusqu’à la caricature, façon Maurice Sendak, et crayonné sur le papier quadrillé d’un carnet à spirales. Très vite, cependant, on s’aperçoit que l’univers de l’illustratrice américaine Emil Ferris n’a pas grand-chose de commun avec la Bibliothèque rose… Sous les yeux d’une petite fille encore candide, un monde obscur se fait jour, une comédie humaine poisseuse, salace, tordue, dans laquelle il n’y a ni gentils, ni méchants, juste des appétits contradictoires. Dans ce terrain fangeux dont elle ignore les codes, Karen s’en remet aux goules, loups-garous et vampires, seule la compagnie de ces monstres imaginaires lui permet de contempler l’abîme sans ciller. L’amour de son frère aussi, qui lui ouvre les portes de l’art en l’entraînant dans les musées de Chicago et en lui expliquant comment « entrer » dans les tableaux — des pages magnifiques —, lui sert de fanal.

Premier album d’une dessinatrice de 55 ans, publié l’an dernier outre-Atlantique, Moi, ce que j’aime, c’est les monstres a déjà attiré une pluie de prix et de superlatifs. Art Spiegelman en tête, qui tient déjà Emil Ferris pour « une des plus grandes artistes de BD de notre temps ». L’éloge, pour une fois, n’a rien d’excessif. Labyrinthique, vertigineux, émouvant, inspiré, mêlant maîtrise et improvisation, ce chef-d’œuvre de huit cents pages (en deux volumes, deuxième tome à paraître) est sans nul doute un des grands objets littéraires de cette décennie.



L'âge d'or - Tome 1, Roxanne Moreil, Cyril Pedrosa

Après l’autobiographique Portugal et l’intimiste Les Équinoxes, Cyril Pedrosa signe avec Roxanne Moreil au scénario L’âge d’or, une épopée flamboyante dans un Moyen Âge politique et enchanté. Il était une fois au château du bois d’Armand, un roi mourant et son héritière désignée, sa fille aînée la princesse Tilda. Hélas, un complot ourdi par l’infâme éminence Loys de Vaudemont l’écarte du trône au profit de son petit frère. La révolte gronde dans le royaume. Exilée, Tilda s’évade et projette de reconquérir le pouvoir en partant à la recherche du trésor secret qui consumait son père à la fin de sa vie.

Pour illustrer ce roman médiéval, Cyril Pedrosa a choisi la voie de la couleur et du clin d’œil aux enluminures des livres d’heures pour illustrer ce parcours initiatique plein de surprises. Le résultat est somptueux d’inventivité et de trouvailles. Décompositions de l’action, double planches panoramiques tout en profondeur, jeux de lumières audacieux et personnages croqués dans leur « jus », le travail du dessinateur dénote d’un talent et, surtout, d’une maîtrise impressionnante. Au final, le mélange entre un design sorti des âges et une réalisation « high tech » s’avère surprenant de justesse.

Palpitant sur le fond, percutant dans la manière, Moreil et Pedrosa réalisent un véritable chef-d’œuvre avec ce premier tome de L’Âge d’or. Vivement la suite !




Malaterre, Pierre-Henry Gomont

Coureur, menteur, buveur, noceur... Gabriel Lesaffre a toutes les qualités. Depuis l'enfance, il est en rupture avec son milieu familial. Épris de liberté, il ne supporte pas l'autorité. Un jour, il tombe amoureux d'une lointaine cousine, Claudia. Elle a dix ans de moins que lui. Coup de foudre, mariage, trois enfants : Gabriel se laisser séduire par les charmes de la vie de couple et les délices du confort bourgeois.

Mais ses vieux démons se rappellent à son bon souvenir. Gabriel s'ennuie. Il plaque tout, s'envole pour l'Afrique, reste cinq ans sans donner de nouvelles. Puis il réapparaît, fidèle à lui-même. Mêlant manipulation, persuasion et belles promesses, il obtient la garde de Mathilde et Simon, les deux aînés, et les emmène avec lui en Afrique équatoriale. Pour ces deux jeunes ados, une nouvelle existence commence : ils découvrent l'Afrique et une vie « festive, bigarrée, frivole et un peu vaine ». Mais ils doivent aussi supporter les incessants problèmes d'argent de leur père, héritier d'un domaine qu'il est incapable de gérer, et son penchant insurmontable pour la boisson. Et si le rêve africain finissait par se dissiper dans les vapeurs d'alcool ?

Pierre-Henry Gomont approfondit encore le style qu'il avait mis en œuvre en 2016 avec son adaptation de Perreira Prétend, une balade touchante et humaine au Portugal, chez Sarbacane. Avec une exigence littéraire certaine, Pierre-Henry Gomont raconte ici une véritable fresque. Celle du destin d'un fêtard égocentrique détestable qui devient un homme, bourré de défauts mais attachant et marquant.

Malaterre confirme un réel talent de conteur au style ambitieux et flamboyant, à l'image de son héros en somme.


 

Ces jours qui disparaissent, Timothé Le Boucher

Que feriez-vous si d’un coup vous vous aperceviez que vous ne vivez plus qu’un jour sur deux ? C’est ce qui arrive à Lubin Maréchal, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui, sans qu’il n’en ait le moindre souvenir, se réveille chaque matin alors qu’un jour entier vient de s’écouler. Il découvre alors que pendant ces absences, une autre personnalité prend possession de son corps. Un autre lui-même avec un caractère bien différent du sien, menant une vie qui n’a rien à voir. Pour organiser cette cohabitation corporelle et temporelle, Lubin se met en tête de communiquer avec son « autre », par caméra interposée. Mais petit à petit, l’alter ego prend le dessus et possède le corps de Lubin de plus en plus longtemps, ce dernier s’évaporant progressivement dans le temps... Qui sait combien de jours il lui reste à vivre avant de disparaître totalement ?

Si le thème des identités multiples et du corps partagé fait depuis quel­ques années les délices du septième art — ­encore récemment avec Split ou Your name —, la BD était jusqu’alors restée en retrait. Pas de tueurs en série ici, ni de comédie sentimentale, mais un ­mano a mano haletant, une lutte sans merci entre deux êtres inconciliables, pour rester dans la lumière. D’abord cocasse et fantastique, l’aventure de Lubin prend peu à peu un tour dra­ma­tique — à la manière de William ­Wilson, cette intrigante nouvelle de Poe où le narrateur finit par ­affronter son double. Une vie tissée de trous noirs et d’éclipses, dont Timothé Le Boucher excelle, sur la longueur, à traduire l’émotion. Déjà repéré avec Skins Party, son premier album, en 2011, ce grand amateur de manga aime dépeindre les jeunes gens d’aujourd’hui et démonter les systématismes narratifs. La plupart des personnages de Ces jours qui dis­paraissent présentent des profils atypi­ques, métissés, « recomposés », au genre et à la sexualité pluriels. Une ­modernité qui, sans être pesante ni ­militante, donne à l’histoire une saveur inédite.